Les Chroniques de Narnia

Les Chroniques de Narnia sont, pour beaucoup de chrétiens de notre époque, un paradoxe : de la fantasy chrétienne.

Autrement dit, un livre chrétien contenant des créatures fabuleuses, des objets fantastiques, des contrées imaginaires et, par-dessus tout, de la magie. Est-ce possible ? A notre époque où Harry Potter marque de son empreinte en forme d’éclair toute la littérature jeunesse -et adulte- sous le sceau d’une sorcellerie fantasmée, tout récit s’approchant peu ou prou du genre fantastique ou de la fantasy est regardé avec suspicion par bien des chrétiens, pour qui toute forme de magie est du domaine du diabolique.

C’est d’autant plus vrai en France, où le monde de Narnia était quasiment inconnu avant qu’Andrew Adamson ne marque le coup d’envoi, en 2006, d’une série de trois adaptations pour le grand écran. Le monde occidental était alors en plein regain d’enthousiasme pour l’œuvre de J.R.R Tolkien, stupéfié par le travail de l’équipe de Peter Jackson. Ainsi, entre cette vision cinématographique plutôt sombre des Terres du Milieu et la Pottermania, les chrétiens ne purent accueillir qu’avec méfiance la saga au lion, perçue au mieux comme inconsciente des dangers de l’occultisme, au pire comme une promotion de la sorcellerie [1].

Pourtant, C.S Lewis est régulièrement cité comme l’un des écrivains chrétiens les plus influents chez les lecteurs anglo-saxons depuis plus de 70 ans. Un sondage effectué au sein des différentes missions CLC à travers 48 pays l’ont fait paraître à la toute première place du top 10 des auteurs chrétiens les plus appréciés, juste devant Watchman Nee et Roy Hession [2].

Son ouvrage Les Fondements du christianisme [3] est un classique de présentation de la foi biblique à des lecteurs non-croyants, qui en a amené plus d’un à se tourner vers le Seigneur Jésus, et ses ouvrages de réflexions sur les psaumes, les miracles, les quatre amours, la mort, etc. ont participé à l’intelligence de la foi de milliers de chrétiens. Certes, Lewis n’est pas sans défauts ni péchés. Il est cependant difficilement concevable qu’un tel érudit de la Bible ignore la condamnation sans appel de l’occultisme (domaine du mal et des ténèbres) que l’on trouve dans les Écritures [4].

Comment alors situer ses Chroniques de Narnia ?

Rappelons que leur rédaction de situe entre 1950 et 1956. Le genre fantastique était alors bien plus proche du Peter Pan de Sir J.M Barrie (le long métrage de Walt Disney sort en 1953) que de la série Harry Potter (écrits par J.K Rowling entre 1998 et 2007) ! L’ouvrage pilier (voire fondateur) du genre fantasy, Le Seigneur des Anneaux, était lui aussi en cours d’écriture (Bilbo le Hobbit date de 1936, mais la trilogie de l’Anneau a été écrite entre 1954 et 1955) et n’avait donc pas encore marqué l’imaginaire collectif. A cette époque, la notion de « magie » n’était donc généralement pas synonyme d’emprunt au monde de l’occultisme et de fascination pour ce dernier. Elle évoquait plutôt l’enchantement de l’enfance (que l’on songe aux films du réalisateur Walt Disney, qui disparaît en 1966). C’est du moins le cas chez Lewis : il est aisé de constater dans la saga narnienne que la sorcellerie est du domaine de la Sorcière Blanche et des forces mauvaises, tandis que le fantastique est la clé pour retrouver un regard d’enfant, qui sait encore s’émerveiller [5].

Zone de Texte: Illustration par Pauline Baynes de l’édition originale de The Lion, The Witche and the Wardrobe. Source : paulinebaynes.com
Illustration par Pauline Baynes de l’édition originale de The Lion, the Witche and the Wardrobe. Source : paulinebaynes.com

Nous pouvons par ailleurs citer un exemple d’ouvrage fantastique au caractère chrétien pourtant incontesté, remportant une large adhésion des disciples de Christ depuis plusieurs siècles : le classique Voyage du Pèlerin de John Bunyan (qui vécut au XVIIe siècle) [6]. Beaucoup contesteront son caractère fantastique en arguant qu’il s’agit avant tout d’une allégorie. C’est absolument certain, mais qu’il serve ou non une allégorie, le fantastique reste du fantastique.

D’une manière similaire, si les Chroniques de Narnia appartiennent à un genre littéraire fabuleux, leur fondement est si nettement orienté vers Christ que de sévères reproches seront adressés à Lewis et à son épopée de la part de critiques et d’auteurs athées (Philipp Pulmann étant le plus célèbre [7]). Il est vrai que C.S. Lewis ne pouvait guère être plus clair : il écrivait que le lion Aslan n’était non pas une allégorie du Christ mais bel et bien le Christ Lui-même, tel que l’auteur L’imaginait si un monde fictif peuplé d’animaux parlant existait [8]. Lewis tenait à ce que ses Chroniques ne soit pas lues de façon trop intellectuelle, comme une allégorie intentionnelle à l’instar du Voyage du pèlerin, mais tout simplement comme un récit imaginaire écrit pour les enfants par un chrétien [9]. Le caractère chrétien du récit découle du fait que son auteur est chrétien. Pour Lewis, Christ est le centre de tout. Ce fait transparaît simplement dans son imaginaire pour se communiquer au lecteur, sans intention particulière « d’évangéliser » ou de « faire passer un message ». Cependant, l’intelligence de foi de Lewis se perçoit si aisément aux lecteurs sensibles aux langages de l’imagination que la saga est considérée comme un classique de la littérature chrétienne dans les pays anglo-saxons (et même un classique de la littérature anglaise générale).

De gauche à droite, le réalisateur Andrew Adamson, Skandar Keynes (Edmund), William Moseley (Peter), Georgie Henley (Lucy), Anna Popplewell (Susa) et Jim Broadbent (le professeur), lors du tournage du premier film adapté des Chroniques de Narnia en 2006. Source photo : Pinterest

Ce n’est d’ailleurs pas sans susciter de polémiques qu’est paru la première des trois adaptations au cinéma, le film ayant été taxé de « Passion du Christ pour enfants » [10]. Dans le même temps, plusieurs artistes chrétiens ont réalisé un album de musique pour l’occasion, puisant leur inspiration dans leurs foi en Christ pour illustrer quelques thématiques des aventures au-delà de l’armoire [11]. On retrouve parmi ces artistes : Jérémy Camp, dont le film biographique I Still Believe (J’y crois encore en VF, racontant la rencontre et la douloureuse perte de sa première épouse) est paru récemment [12] ; Rebecca St-James, qui a écrit le livre Attends-moi (ayant pour objectif d’encourager les jeunes gens à voir la beauté de l’engagement marital avec la bonne personne plutôt que de flirter) [13] ; Chris Tomlin ; Jars of Clay ; etc. Ainsi, alors même qu’ils souhaitaient sans aucun doute produire des films « tous publics », les réalisateurs ne pouvaient guère ignorer que les récits qu’ils portaient à l’écran sont fondamentalement inséparables de la foi chrétienne. Je trouve formidable de trouver, sur des forums complétement séculiers dédiés à ces films, de jeunes personnes demander « qui est Aslan dans la vraie vie ? » et de lire en réponse le nom de Jésus [14]. Ainsi, comme le dirait Paul, d’une manière ou d’une autre, Christ est annoncé. [15]

Le compositeur Harry Gregson-Williams (à droite) dont le travail musical su rendre à merveille le caractère à la fois délicat et épique des Chroniques de Narnia. Source photo : http://media-magic.blogspot.com/2008/07/le-monde-de-narnia-prince-caspian.html

En tant que libraire, j’ai souvent rencontré des frères et sœurs en Christ qui étaient dérangés par le caractère fantastique des Chroniques de Narnia. Je respecte ce point de vue de méfiance face à ce qui est perçu comme « magique » et il me semble tout à fait justifié dans certains contextes. Je reconnais volontiers que le danger pointe, dès qu’il y a ce que j’appellerais un « détournement de l’imaginaire », où celui qui se laisse aller à prendre ses rêves pour des réalités risque fort de tomber dans l’idolâtrie. S’agissant donc du genre fantastique chrétien, mon objectif n’est pas ici de convaincre. Ainsi que nous le recommande l’Apôtre Paul : que chacun agisse en conformité avec sa conscience devant le Seigneur afin de ne pas pêcher [16]. Je souhaite simplement partager ce que Les Chroniques de Narnia en particulier m’ont apporté (et continuent de m’apporter) en tant que disciple du Christ. Deux autres libraires de la mission CLC, Claire et Jennyfer, nous feront le plaisir de se joindre à ce partage.

Les livres ou la musique où nous pensions trouver la beauté finiront par nous trahir si nous nous confions en eux […] Ils ne renferment pas l’élément essentiel, ils ne sont que le parfum d’une fleur que nous cherchons encore, l’écho d’une mélodie que nous n’avons pas entendue, les couleurs d’un pays qu’il nous reste à visiter.

C.S. LEWIS, A Mind Awake : An Anthology of C.S. Lewis, éd. Clyde Kilby, 1968, pp.22-23, cité par John PIPER, Au risque d’être heureux, BLF éditions, 2010, pp. 10-11.

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Bibliographie indicative :

  • L’ensemble des ouvrages écrits par C.S Lewis en français à la Mission CLC est disponible ici
  • Une véritable mine d’or : de la biographie de Lewis aux thèmes abordés dans Narnia en passant bien entendu par l’aspect chrétien de l’œuvre, une chronologie, un index narnien… Tout y est !
    Attention cependant : ce livre est malheureusement épuisé et il ne reste que quelques exemplaires en stock.
    DURIEZ, Colin, Au cœur de Narnia, éditions Raphaël, 2005, 315 pages.
  • Une de vos connaissances apprécie Narnia et vous souhaitez un ouvrage qui lui fasse découvrir la foi qui a inspiré Lewis ? C’est l’objectif de ce petit livre à prix mini ! STRICKER, Michael, Le mystère de Narnia, éditions Ourania, 2005, 124 pages.
    https://www.clcfrance.com/le-mystere-de-narnia_ref_OURM030.html
  • Une réflexion très intéressante sur le chrétien et les domaines artistiques : TURNER, Steve, Imagine, éditions Farel, 2006, 169 pages.

[1] Le commentaire de 2014 sur la page du coffret DVD sur le site de la mission CLC exprime parfaitement ce point de vue :

[2] Liste ici 

[3] Pour notre avis libraire sur cet ouvrage

[4] Liste non exhaustive mais révélatrice : Dt 18 : 10 ; Ga 5 : 20 ; Ap 21 : 8. Certaines versions portent le terme « magicien », d’autres « sorcier » : la Bible parle de toutes manières de gens qui pratiquent ce que nous appelons l’occultisme.

[5] « Quand je dis « magie », je ne pense pas aux techniques lamentables et pathétiques grâce auxquelles les imbéciles tentent de contrôler la nature et les charlatans qui prétendent y avoir réussi. Ou plutôt, je pense à ce que suggèrent des phrases de contes de fées du genre : « Voici une fleur magique ; si vous la portez, les sept portes s’ouvriront toutes seules. » Ou encore : « Voici une caverne magique ; ceux qui y entreront retrouveront leur jeunesse ». LEWIS, Clive Staple, Lettres à Malcom, 2000, éditions Raphaël : Le Mont-Pèlerin (Suisse), p.157.

[6] Pour des avis libraires sur cet ouvrage

[7] Pour une synthèse des critiques générales adressées à Narnia

[8] DURIEZ, Colin, Au cœur de Narnia, 2005, éditions Raphaël : Le Mont-Pèlerin (Suisse), p.116.

[9] Voir à ce sujet les nombreuses réponses qu’adressa Lewis aux enfants qui lui écrivait, correspondance disponible dans : LEWIS, Clive Staple, Lettres du pays de Narnia, 2020, Pierre Téqui éditeur, 133p.

[10] https://www.lemonde.fr/cinema/article/2005/12/26/le-producteur-de-narnia-ce-film-n-est-pas-chretien_724726_3476.html

[11] Informations sur l’album : (en anglais)

[12] https://www.clcfrance.com/dvd-j-y-crois-encore_ref_SAJDVDJ060.html

[13] https://www.clcfrance.com/attends-moi_ref_FARA170.html

[14] Un exemple parmi tant d’autres sur le net :

[15] Ph 1 :18

[16] Cf. 1 Co 10 :23-30 ; Ro 14 : 19-23. Dans ces passages, Paul parle de la nourriture physique. Cependant, l’apôtre enseigne des notions comportementales en lien avec l’origine spirituelle de ladite nourriture qui, pensons-nous, sont valables en d’autres circonstances analogues.